Prendre soin, à quel prix ?

- Magalie Challet Chauvel

Sophie est infirmière depuis quinze ans. Elle venait consulter pour du stress, disait-elle. Elle ne dormait plus vraiment. Chaque soir, les visages revenaient. Monsieur B., 74 ans, qui avait attendu qu'elle soit là pour fermer les yeux. L'enfant de la semaine dernière, dont elle ne voulait pas se souvenir, mais dont elle se souvenait quand même. Elle se demandait si elle en avait fait assez. Son corps parlait à sa place : nuque tendue, mâchoire serrée, une fatigue qui ne se dissipait jamais. Elle minimisait. Ce n'est rien comparé à ce que vivent mes patients. C'est souvent comme ça que ça commence.

Des métiers porteurs de sens… Et exigeants.


Être soignant, éducateur, travailleur social, pompier, c'est exercer un métier profondément porteur de sens. Ce sens soutient. Il permet de tenir dans des conditions parfois très difficiles. Il donne aussi accès à ce que la vie a de plus essentiel : la vulnérabilité, le lien, les moments où tout ce qui est superflu disparaît.

Il joue un rôle psychique particulier : il donne une cohérence à l'effort, une raison de continuer. Tant qu'il est là, l'exposition à la souffrance reste supportable. L'épreuve traversée nourrit le sentiment d'avoir été utile, d'avoir compté pour quelqu'un.

Parfois, jusqu'au moment où il ne suffit plus.

Cette exposition répétée sollicite fortement les ressources personnelles. Et à force de soutenir, quelque chose finit parfois par céder. Pas toujours brutalement. Souvent progressivement.

Ce qu'on ne dit pas assez.

Beaucoup de professionnels exercent ces métiers sans s'épuiser. Ce qui fait la différence tient souvent à des conditions de travail, à un entourage professionnel solide, à une capacité à reconnaître ses besoins.

Mais certains facteurs rendent l'usure plus difficile à voir, et donc à prévenir. Derrière la vocation, il y a parfois des motifs moins formulés, moins avoués. Réparer chez les autres, parfois sans le savoir, ce qu'on n'a pas pu réparer pour soi. Trouver une place valorisée en étant celui qui aide. Ces motivations ne sont pas problématiques en elles-mêmes. Mais lorsqu'elles restent dans l'ombre, elles brouillent les pistes.

Il y a aussi un paradoxe plus inattendu. Ces professionnels sont formés à reconnaître la souffrance chez les autres, parfois avec une grande finesse. Mais ça ne les empêche pas d'être aveugles à la leur. Ils savent nommer l'épuisement, le burn-out, la détresse. Mais quand c'est eux qui s'effondrent, savoir ne suffit pas toujours à voir.

Admettre qu’on est épuisé, c’est parfois remettre en question toute sa construction identitaire. Si je ne suis plus celui qui aide, qui suis-je ?

Et puis il y a ce que peu osent nommer. Ces professionnels sont institutionnellement encouragés à donner sans compter, et rendus individuellement responsables quand ils s'effondrent. Le système qui épuise est souvent le même qui renvoie chacun à ses propres limites.

Fatigue de compassion, burn-out, traumatisme vicariant : de quoi parle-t-on vraiment ?


L'usure émotionnelle est un terme large qui recouvre plusieurs réalités cliniques distinctes.

La fatigue de compassion s'installe progressivement, souvent sans qu'on la voie venir. On se sent saturé, moins disponible, plus isolé. Le burn-out est une usure plus globale : la fatigue devient intense, un détachement s'installe, parfois du cynisme. Et puis il y a le traumatisme vicariant, moins souvent nommé. Il touche les professionnels exposés aux récits traumatiques : ruminations, pensées envahissantes, sur-identification.

Contrairement à la fatigue de compassion, le traumatisme vicariant modifie durablement la manière de voir le monde : la confiance, le sentiment de sécurité, parfois le rapport aux autres.

L'empathie est au cœur de ces métiers. Mais comme toute ressource fortement sollicitée, elle a ses limites. Elle peut s'émousser, chez certains. Devenir envahissante, chez d'autres.

Sophie ne s'en rendait pas compte. Ce qu'elle vivait comme de la présence professionnelle était devenu, progressivement, quelque chose de plus poreux. La souffrance de ses patients ne restait plus à distance. Elle s'installait.

Il faut distinguer l'empathie, cette capacité à comprendre ce que vit l'autre sans s'y perdre, de la sympathie, qui consiste à ressentir avec lui. C'est souvent dans ce glissement, progressif et imperceptible, que l'usure prend racine.

Les signes qui alertent.


Sophie décrivait des nuits hachées, des matins où elle se levait déjà fatiguée. Mais l'usure ne se limite pas à la fatigue.

Souvent, c'est le corps qui parle en premier. Avant que la pensée n'en prenne conscience. Tensions chroniques, troubles du sommeil, parfois l'angoisse qui monte sur le trajet du matin. Autant de signaux que la conscience professionnelle n'a pas encore autorisés.

Puis viennent les pensées qui ne s'arrêtent pas. La difficulté à décrocher. Les ruminations qui reprennent dès que le silence revient. Dans les relations, une irritabilité inhabituelle, un besoin de s'isoler. Et dans le rapport au travail : un sentiment d'impuissance, une culpabilité diffuse, une perte de sens. Ou au contraire, un détachement qui protège. De toute façon, ça ne changera rien.

Ce que Sophie décrivait aussi, c'est la solitude. Rentrer chez soi. Répondre « bien » par automatisme. Rester habitée par un visage, sans les mots ni l'énergie pour expliquer.

L'exposition à l'agressivité.

Il y a aussi ce que peu de professionnels osent nommer. Recevoir l'agressivité des personnes qu'on accompagne. Des mots blessants. Des menaces. Parfois des gestes.

Sophie l'avait vécu. Ces remarques qui dépassent. Cette tension soudaine dans une chambre. Elle comprenait d'où ça venait — la souffrance, la peur, la perte de contrôle. Alors elle encaissait. Comme beaucoup encaissent. En se disant que ça fait partie du métier.

Mais encaisser a un coût. Et comprendre n'efface pas l'impact.

Ce qui rend cette violence particulièrement difficile à porter, c'est le contexte dans lequel elle s'exerce. Ces professionnels sont là pour aider. Nommer ce qu'ils ont vécu ne va pas de soi. Comme si reconnaître la blessure contredisait le choix d'être là.

Pour beaucoup, ça reste tu. Ça s'accumule. Silencieusement.

Ce qui pèse.

Les facteurs organisationnels.

L'usure émotionnelle n'est pas qu'une affaire individuelle. Sophie travaillait en sous-effectif depuis deux ans. Des postes vacants, des collègues partis sans être remplacés. Les temps d'analyse de pratique avaient été espacés, faute de moyens. Elle portait seule ce qu'elle aurait dû pouvoir déposer collectivement.

Il y a aussi le manque de reconnaissance, pas seulement salariale, mais symbolique. Sentir que ce qu'on fait est vu et reconnu à sa juste valeur. Quand cette reconnaissance fait défaut, l'engagement s'érode, peu à peu.

Il faut aussi nommer ce que certains professionnels décrivent comme une souffrance éthique : être contraint de faire autrement que ce qu'on croit juste. Ne pas avoir le temps. Devoir aller vite là où la situation demanderait du soin. Sentir l'écart entre ce qu'on voudrait faire et ce que le système permet.

Ce qu'éprouvait Sophie n'était pas qu'une fragilité personnelle. C'était aussi le symptôme d'un système sous tension, qui peinait lui-même à tenir. Ne pas le reconnaître, c'est faire porter à l'individu une responsabilité qui ne lui appartient pas entièrement.

Les facteurs personnels.

Il y a aussi, chez certains, des facteurs personnels. La tendance au surinvestissement, sans s'en apercevoir. Il protège autant qu'il épuise, tenant à distance des questions qu'on n'est pas toujours prêt à regarder. La difficulté à poser des limites va souvent de pair. Et cette identification au rôle qui, progressivement, fait du métier non plus ce qu'on fait, mais ce qu'on est. Quand cette frontière s'efface, la moindre difficulté professionnelle touche quelque chose de bien plus profond.

Et puis parfois, une histoire personnelle qui résonne avec celle de la personne accompagnée. La souffrance de l'autre réveille quelque chose de non élaboré. Un écho ancien, pas toujours conscient ni nommé. Ce qui est projeté sur l'autre, parfois à son insu, en dit plus sur soi que sur lui.

Ces facteurs ne sont pas des faiblesses. Ils sont souvent ce qui a construit la vocation. Mais ils méritent d'être reconnus, parce que ce qui a permis de tenir peut aussi, à un moment, fragiliser.

Quand quelque chose demande à être entendu.


Un soir, Sophie rentre après une garde difficile. Une patiente est décédée. Pas brutalement — c'était attendu. Mais ça a quand même fait quelque chose.

Son compagnon lui demande comment s'est passée sa journée. Elle dit bien. Comme d'habitude.

Puis elle s'assoit dans la cuisine. Et elle reste là, sans bouger, pendant une heure. Pas en train de pleurer. Pas en train de penser. Juste — vide.

C'est ce soir-là qu'elle comprend. Pas à cause de cette patiente. À cause de tout ce qui s'est accumulé avant, depuis longtemps déjà. Les gardes enchaînées. Les collègues absents. Les familles épuisées à qui elle trouve encore l'énergie de sourire. Et cette question, qui revient depuis des semaines : est-ce que je suis encore capable de faire ce métier ?

Ce qui s'effritait ce soir-là, ce n'était pas seulement l'énergie. C'était aussi l'image qu'elle avait d'elle-même.

Elle ne se reconnaît pas dans cette question. Ce n'est pas censé être elle.

Et pourtant.

L'accompagnement psychologique.

Un espace pour déposer.

Pour Sophie, l'espace thérapeutique a d'abord été un lieu à elle. Un lieu où elle pouvait dire je n'en peux plus. Sans rassurer. Sans minimiser. Juste déposer.

Ce qui avait été difficile à dire, c'est que ce n'était pas seulement la fatigue. C'était cette question portée depuis des mois : si je ne suis plus capable de prendre soin des autres, qu'est-ce qui reste de moi ? La mettre en mots, pour la première fois, a été à la fois douloureux et soulageant.

Ce qui se travaille.

Reconnaître l'usure sans culpabiliser. Comprendre ce qui rend plus vulnérable. Apprendre à poser des limites sans y voir un renoncement à ses valeurs. Apprendre aussi à interroger ses propres certitudes. Sur ce que signifie « bien faire » son métier, sur ce qu'on attend de soi. Et revisiter cette question identitaire. Comprendre que derrière l'infirmière, il y a une personne. Avec ses propres besoins. Ses propres fragilités. Sa propre vie.

Ce n'est pas une évidence. Pour beaucoup, c'est un apprentissage long.

Ce travail-là ne peut pas tout. Le psychologue ne change pas une organisation défaillante. Son rôle est d'accompagner dans ce qui peut être modifié — et parfois, dans l'acceptation de ce qui ne peut pas changer. C'est déjà, en soi, un travail considérable.

Prendre soin de soi pour mieux accompagner.


Prendre soin de soi et s'engager pour les autres ne sont pas deux postures opposées. L'une est souvent ce qui rend l'autre possible dans la durée.

Sophie a fini par prendre un arrêt. Deux semaines. Elle avait l'impression de déserter. En réalité, c'était la première fois depuis longtemps qu'elle prenait soin d'elle avec la même attention qu'elle donnait aux autres.

Aujourd'hui, elle n'a pas quitté son métier. Mais elle l'habite autrement. Elle a appris à partir à l'heure. À dire non parfois. À accepter qu'une journée imparfaite n'est pas une journée manquée.

Et cette question — si je ne suis plus celle qui aide, qui suis-je ? — elle se la pose encore, parfois. Mais elle ne lui fait plus aussi peur. Parce qu'elle commence à entrevoir une réponse qui ne dépend plus entièrement de son métier.

C'est ce cheminement-là, de l'épuisement vers quelque chose de plus habitable, que j'accompagne en consultation.

Si vous vous reconnaissez dans ce texte, vous pouvez me contacter. J'accompagne à Angers les professionnels du soin, de l'éducation, du secteur social et des services d'urgence qui souhaitent un espace confidentiel pour déposer ce qu'ils traversent et préserver leur équilibre.

 

Sophie est un personnage fictif. Son histoire est construite à partir de situations que j'entends régulièrement en consultation. Une manière de rendre visible ce qui, autrement, reste trop souvent tu.

Prendre rendez-vous.

Si vous ressentez le besoin d'un accompagnement psychologique, je vous accueille au cabinet à Angers.
Vous pouvez prendre rendez-vous en ligne sur Doctolib,
ou me contacter pour toute question.

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