Autisme et emploi : l'épuisement invisible.

— Magalie Challet Chauvel

De l’extérieur, elle est en poste. Une professionnelle en CDI, sérieuse, investie. Rien ne laisse apparaître ce que chaque journée mobilise. Ce qui ne se voit pas, c’est l’ajustement continu : décoder les regards, interpréter les échanges, composer avec le bruit, masquer la fatigue… Le soir, elle rentre épuisée, non pas du travail lui-même, mais de tout ce qu’il a fallu mobiliser pour que cela puisse tenir.

Laure et la librairie.


Laure a la quarantaine. Elle est autiste, diagnostiquée à l’âge adulte. Elle travaille dans une librairie spécialisée en bandes dessinées, un univers qu’elle connaît par cœur et qui la passionne. Elle est consciencieuse, connaît ses références sur le bout des doigts, et a une immense envie de bien faire.

Après plusieurs années d’emplois précaires et de périodes de chômage, elle a décroché un CDI. Son temps de travail a pu être aménagé, ce qui lui permet une forme de stabilité nouvelle.

Le coût d'un quotidien ordinaire.


Un client demande un conseil sans précision immédiate. Les informations arrivent progressivement, dans un environnement sonore déjà chargé. Il faut ajuster la réponse à partir d’indices partiels, sans certitude immédiate de compréhension.

Chaque soir, elle se demande si elle a été assez accueillante, si le ton était juste. Elle se sent souvent en décalage, moins spontanée que les autres, et doute de sa propre légitimité.

Cet épuisement n’est pas toujours immédiatement identifiable. Il se lit parfois après-coup, dans la difficulté à récupérer, ou dans l’impression de ne plus avoir accès à la même disponibilité intérieure, comme si la jauge sociale diminuait au fil de la journée. Ce qui était fluide demande davantage d’effort. La marge se réduit par glissement.

Des repères soigneusement construits.


Avec le temps, Laure a appris ce dont elle a besoin pour tenir. Être prévenue à l’avance d’un changement. Recevoir des retours clairs et factuels, sans sous-entendus. Pouvoir poser des questions si quelque chose n’est pas compris. Porter un casque anti-bruit pour les tâches de concentration. Ranger les rayons le matin, quand le magasin est encore calme.

Elle a aussi élaboré son propre système d’organisation. Les mangas sont classés par éditeur, puis par série, puis par numéro de tome. Toujours dans le même ordre. Toujours avec les couvertures bien alignées.

Un matin, elle découvre que les nouveautés ont été rangées différemment par un collègue. Par ordre alphabétique. Pour d’autres, cela semble logique. Pour Laure, c’est le chaos : ses repères soigneusement construits sont bouleversés. Cette organisation n’est pas qu’une préférence. Elle constitue le socle de son fonctionnement, indispensable dans un quotidien déjà exigeant.

Ses collègues ne saisissent pas l’importance de ce système. Sa responsable peut y voir de la rigidité. Et Laure, elle, peine à comprendre que ce qui lui paraît évident reste invisible pour les autres.

Dans cet écart, ce qui se joue n’est pas seulement une différence d’organisation, mais une difficulté à faire reconnaître comme nécessaires des ajustements qui ne sont pas immédiatement visibles.

Une identité en réajustement.


Après des années à enchaîner des emplois où elle se sentait décalée, pas assez rapide, Laure a fini par douter profondément de ses capacités. Ce qui est en jeu dépasse la difficulté ponctuelle : c’est parfois toute une construction identitaire qui vacille.

Le diagnostic lui a donné des mots, une explication. Mais ces mots ne se stabilisent pas immédiatement comme une évidence. Ils viennent parfois soutenir, parfois fragiliser la manière dont elle s’est jusque-là située dans son histoire.

Cela a aussi ouvert d’autres questions. Doit-elle le dire à ses collègues ? À sa responsable ? Si elle le dit, sera-t-elle jugée différemment ? Si elle ne le dit pas, peut-elle demander les aménagements dont elle a besoin ?

Cette tension-là ne se résout pas une fois pour toutes. Elle se rejoue dans des situations très concrètes, souvent ordinaires, où la question de ce qui peut être dit de soi à l’autre reste en suspens.

Dans son travail, Laure s’appuie sur des éléments bien présents : une connaissance très fine des mangas, un engagement constant, une attention aux détails, une capacité à anticiper certains besoins du magasin. Mais ces ressources ne suffisent pas toujours dans les situations d’interaction ou d’imprévu.

Des appuis dans les situations difficiles.


Un jour, un client mécontent hausse le ton. Laure sent la panique monter : cette sensation familière de se figer, de ne plus savoir quoi dire. Le bruit devient assourdissant. Son regard ne sait plus où se poser.

Dans ces moments, la difficulté ne tient pas seulement à la situation, mais aussi au fait de ne plus pouvoir s’appuyer temporairement sur les repères internes qui lui permettent habituellement de faire face

Après ce type de situation, elle a longtemps encaissé sans rien dire, avec des tensions qui se prolongeaient bien après la fin de la journée.

Avec le temps, certaines choses ont pu être repérées, parfois avec l’aide de son entourage professionnel : des conditions de travail plus favorables le matin, des consignes explicites, et la possibilité de demander un appui lorsque nécessaire.

Ces ajustements ne sont pas toujours présents d’emblée ni stabilisés. Ils se construisent progressivement, par essais, par retours d’expérience, et restent dépendants des contextes.

Il arrive encore que certaines journées débordent. Mais des repères ont pu se construire progressivement, permettant d’ajuster autrement la manière de faire face dans les situations difficiles.

 


Laure est un personnage fictif. Son histoire est inventée. Mais ce qu’elle traverse renvoie à des situations très concrètes, où ce qui fait difficulté ne se réduit pas à des compétences, mais engage aussi la manière dont chacun peut se repérer et se soutenir dans les interactions du quotidien.

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