À quoi servent les routines ?
- Magalie Challet Chauvel, psychologue à Angers

S’endormir toujours du même côté du lit. Poser ses clés au même endroit. Rentrer par le même chemin. Ces gestes peuvent sembler anodins. Ils ne le sont pas toujours.
Pourquoi nous répétons certains gestes.
Nos routines se construisent de multiples façons, parfois sans que nous en ayons vraiment conscience.
Certaines viennent de loin, calquées sur les gestes d’un parent ou d’un proche. Préparer une sauce comme la faisait sa grand-mère, sans avoir jamais vraiment appris. Garder des gestes sans savoir exactement d’où ils viennent.
D’autres se construisent peu à peu, au fil de notre propre vie. Une manière particulière de commencer sa journée, de ranger ses affaires, de préparer son café. Des habitudes que l’on n’a pas vraiment décidé d’adopter.
D’autres encore se construisent à deux, ou en groupe, au fil du temps. La soupe du dimanche soir. La place de chacun à table. Les vacances au même endroit, chaque année, avec les mêmes personnes. Ces routines partagées dessinent un espace commun. Elles disent, sans les mots, que quelque chose existe entre les personnes qui les partagent.
Ne pas avoir à tout recommencer.
Chaque jour apporte son lot de petites décisions. Que manger ? Par où passer ? Quand appeler ? Comment organiser sa journée ?
À force, même les choses les plus ordinaires peuvent demander une attention dont on ne dispose pas toujours.
Les routines permettent parfois de ne plus avoir à y penser. On sait comment la matinée commence, ce que l’on fait en rentrant, dans quel ordre les choses vont se dérouler.
Ce qui est devenu habituel peut alors laisser de la place à autre chose. À ce qui demande vraiment de réfléchir, de décider, ou simplement d’être disponible.
Créer des repères.
Savoir à quoi s’attendre, même modestement, peut apaiser. Quand le matin suit toujours le même déroulement, il n’est pas nécessaire de se demander comment la journée va commencer. Cette prévisibilité peut créer un sentiment de sécurité intérieure.
Pour certaines personnes, l’imprévisibilité peut être une source importante de stress. Devoir tout improviser, tous les jours, peut épuiser. Maintenir quelques repères stables permet parfois de mieux tolérer ce qui, inévitablement, change.
Parfois, le même rassure. Une enseigne identique, un agencement connu, même en voyage. Comme une continuité discrète dans l’inconnu.
Il arrive que l’on dissimule ses routines, comme si avoir besoin de repères était une faiblesse. Certaines personnes parlent de ces habitudes presque avec embarras. Cette gêne dit peut-être quelque chose de ce que notre culture valorise, la flexibilité et l’adaptabilité.
Retrouver un point d’ancrage.
Après une journée difficile, revenir à un rituel connu peut apaiser. Retrouver le même coin du canapé le soir. Ranger sa chambre dans un certain ordre. Ces gestes offrent quelque chose de stable. Ils peuvent permettre de retrouver quelques repères lorsque l’émotion ou la fatigue rendent le quotidien plus difficile.
Parfois, c’est l’environnement lui-même qui joue ce rôle. Un cadre de travail structuré, des horaires stables, un espace prévisible, autant de conditions extérieures qui peuvent agir comme un prolongement du besoin de régulation.
Quand les routines prennent une place particulière.
Routines et troubles du spectre de l’autisme (TSA).
Pour certaines personnes autistes, les routines sont structurantes. Elles permettent de se repérer dans un monde qui, sans elles, peut sembler imprévisible. Elles offrent des points d’appui là où beaucoup de choses restent implicites, floues, difficiles à anticiper.
Quand ces repères sont présents, le monde peut devenir plus prévisible, et certaines situations demander moins d’effort.
Quand une routine est bouleversée, un changement d’horaire, un trajet modifié, une étape sautée, l’angoisse peut monter très vite. Ce qui peut être perçu de l’extérieur comme de la rigidité peut correspondre à la perte d’un repère important.
Les périodes naturellement déstructurées, vacances, congés, changements de rythme saisonniers, peuvent être vécues de façon paradoxale. Là où l’entourage voit du repos, certaines personnes ressentent une perte de repères. L’été, par exemple, peut être une période difficile non pas parce qu’il est chargé, mais parce qu’il efface les structures habituelles qui permettaient de tenir. Ce n’est pas toujours visible. Ce n’en est pas moins réel.
Routines et trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).
Les personnes avec TDAH que j’accompagne me parlent parfois d’un rapport au temps particulier. Il y a ce qui se passe maintenant, et puis ce qui vient après, parfois difficile à anticiper ou à garder à l’esprit.
J’entends aussi combien certains repères peuvent être importants dans l’organisation du quotidien. La pause-café qui ponctue la matinée, le rituel qui précède le travail, la séquence du soir : autant de points qui permettent de savoir où l’on en est et ce qui vient ensuite.
Lorsque ces repères sont suffisamment stables, certaines choses n’ont pas besoin d’être décidées à nouveau chaque jour. Une partie du quotidien est déjà organisée, ce qui peut laisser davantage d’attention pour ce qui demande de s’adapter, de réfléchir ou de décider.
À l’inverse, lorsque les repères habituels disparaissent, certaines personnes décrivent une journée qui devient plus difficile à structurer. Une tâche terminée ne conduit pas forcément naturellement à la suivante. Il faut parfois retrouver, à chaque étape, ce qu’il faut faire et par où commencer.
Routines face à la dépression ou au burn-out.
Dans certaines périodes de fragilité psychologique, les gestes les plus ordinaires peuvent perdre leur évidence. Se lever, prendre un repas, sortir. Ce qui semblait aller de soi peut soudain demander un effort.
Dans ces moments, certains rituels familiers peuvent prendre une place particulière. Ils ne font pas disparaître ce qui fait souffrir et ne remettent pas nécessairement le quotidien en ordre. Mais ils peuvent permettre de continuer à faire certaines choses lorsque l’élan manque, ou simplement maintenir quelques repères lorsque beaucoup d’autres ont vacillé.
La routine peut alors prendre une autre fonction : maintenir un fil du quotidien, même lorsque celui-ci est devenu plus difficile.
Quand les routines deviennent des contraintes.
Une routine peut tenir une place importante dans une vie sans que cela pose problème. Ce qui renseigne davantage, c’est ce qu’elle fait ressentir. Est-ce qu’elle soulage, ou est-ce qu’elle pèse ? Est-ce qu’elle reste un choix, ou est-ce qu’elle est devenue une condition ?
Ce qui est répété chaque jour finit souvent par sembler tellement normal qu’on ne le voit plus vraiment.
Une routine peut devenir contraignante quand elle ne laisse plus de place à l’imprévu. Quand le moindre changement devient difficile à supporter. Certaines personnes décrivent une journée qui ne peut commencer que d’une seule façon. Si quelque chose déraille, un réveil raté, une étape sautée, c’est toute la journée qui semble s’effondrer. Sans ce repère, elles ne savent plus vraiment par où commencer, ni comment tenir.
La routine n’est plus un appui. Elle est devenue une condition.
Mais lorsque la répétition devient impossible à interrompre, que l’écart provoque une forte angoisse ou qu’elle sert avant tout à tenir à distance ce qui inquiète, il n’est peut-être déjà plus seulement question de routine.
Ce qui se répète peut alors prendre une autre fonction. Et c’est peut-être moins la routine elle-même que ce qu’elle permet de maintenir qu’il devient intéressant de regarder.
Entre les deux, il y a une question qui reste ouverte : qu’est-ce que cette routine permet, pour cette personne-là, dans ce moment précis de sa vie ?
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