Toujours là pour les autres : et soi ?
- Magalie Challet Chauvel

Faire passer les autres avant soi peut être une manière de se situer dans le lien. Une place qui, avec le temps, peut sembler aller de soi… jusqu’au jour où la vie vient en modifier les contours.
Une place dans le lien aux autres.
Le matin, avant même de penser à leur propre journée, certaines personnes savent déjà ce qu’il faudra prévoir pour leur entourage. Qui aura besoin de quoi, ce qu’il faudra anticiper, ce qui risque de manquer…
Elles répondent présentes avant même qu’on leur demande. Elles sentent ce qui manque, prennent en charge ce qui doit l’être, parfois avant même que l’autre ait eu le temps de le formuler pour lui-même.
« Tu es toujours là pour tout le monde. »
C’est une phrase qui reconnaît une disponibilité et une attention particulière à ce qui se joue autour de soi.
Elle peut aussi révéler une autre dimension, plus discrète : à force d’occuper cette place, il peut devenir difficile de percevoir ce qui, en soi, demande aussi à être entendu. Peu à peu, la frontière entre ce qui appartient à l’autre et ce qui appartient à soi peut devenir moins claire, jusqu’à parfois se demander qui l’on est lorsque l’on n’est plus attendu ni sollicité.
Une place qui s’est construite.
Cette place auprès des autres s’est souvent construite progressivement. Elle a parfois pris forme dès l’enfance, en prenant soin d’un petit frère, en veillant sur un proche fragile, en occupant une place dont les autres avaient besoin. Chez certains, elle s'est aussi dessinée dans des histoires plus discrètes, où il fallait préserver l’équilibre familial, éviter les conflits, prendre une place qui permettait au lien de tenir. Pour d’autres, elle s’est simplement construite au fil du temps, dans une famille où prendre soin des autres faisait partie de la manière d’être ensemble.
Peu à peu, cette disponibilité peut devenir bien plus qu'une façon d'agir. Elle peut devenir une manière de se sentir attendu et reconnu. Être celui ou celle qui aide, qui anticipe, qui soutient peut donner le sentiment d'avoir une place assurée dans le lien. Parfois même, cette place devient si évidente qu’elle peut finir par sembler être la seule depuis laquelle il est possible d’être aimé.
L’entourage s’organise alors naturellement autour de cette présence. Les sollicitations se tournent vers elle lorsqu’il faut organiser, soutenir ou rassurer. Sans que personne ne l’ait véritablement pensé, chacun finit par s’appuyer sur ce qu’elle apporte.
Avec le temps, il devient difficile de distinguer ce qui relève d'un véritable élan vers l'autre de ce qui permet aussi de se sentir exister à travers cette relation.
C'est alors, parfois bien plus tard, qu'une pensée peut apparaître : j'ai beaucoup compté pour les autres… mais ai-je eu le sentiment d'être connu pour qui j'étais ?
Cette question ne vient pas nier la richesse des liens construits. Elle interroge plutôt une différence essentielle : être reconnu pour ce que l'on apporte ne signifie pas forcément être rencontré dans ce que l'on est.
Être nécessaire à quelqu'un n'est pas la même chose qu'être en lien avec lui.
Le risque n’est pas d’aimer les autres. Il est parfois de ne plus savoir où commence son propre désir et où finit l’attente des autres.
Pour certains, cette manière d'être traverse toute une vie. Puis vient un moment où cette organisation devient impossible à maintenir. Non pas parce que la personne l'a choisi, mais parce que la vie l'y contraint.
Quand cette place vacille.
Les enfants grandissent. Un proche retrouve son autonomie. Une maladie, l’âge ou les circonstances de la vie imposent de ralentir. Ce qui donnait un rythme au quotidien ne peut plus continuer de la même manière.
Un homme évoquait en séance ce moment particulier. Ses enfants allaient bien. Son père n'avait plus besoin de lui. « J'ai racheté une voiture plus grande », a-t-il ajouté, « je ne sais pas pourquoi. »
Dans un premier temps, ce changement peut être vécu comme une forme de perte : comment ne plus être sollicité alors que l’on a tant été présent ? La question peut alors se déplacer vers les autres : « Pourquoi n’ont-ils plus besoin de moi ? »
Derrière cette question peut apparaître une autre difficulté : découvrir que tout ce qui a été donné et porté pour les autres ne garantit pas que la place occupée auprès d’eux reste la même.
Cette place, même lorsqu’elle a pu être lourde à porter, ne se résumait pas aux responsabilités qu’elle impliquait. Elle donnait aussi un rythme, une forme de stabilité au quotidien. Être attendu, sollicité, nécessaire constituait alors un point d’appui silencieux au sentiment d’exister.
Qui suis-je lorsque je n'occupe plus cette fonction auprès des autres ?
Peut-être est-ce là le paradoxe : ce qui pourrait être vécu comme un espace retrouvé pour soi peut parfois devenir une forme de suspension. Lorsque la vie s’est beaucoup construite autour du « faire-pour », ne plus avoir personne à porter ne signifie pas forcément savoir quoi en faire. Avant même de savoir vers quoi aller, la personne peut d’abord être confrontée à une expérience plus déstabilisante : celle de ne plus pouvoir continuer comme avant.
Cet espace laissé vacant peut être difficile à tolérer. Une nouvelle situation à accompagner, un proche à soutenir, peuvent alors venir occuper à nouveau cet espace. Une façon de retrouver une place familière, presque comme un mouvement déjà connu.
Le temps qui ne demande rien.
Le téléphone sonne moins. Les demandes se font plus rares. Il n'y a plus cette urgence qui organisait les journées. Le quotidien devient soudain moins chargé, plus incertain, sans les repères qui en dessinaient jusque-là les contours.
Comment passe-t-on d’une vie organisée par les sollicitations extérieures à une vie qui puisse aussi trouver son propre élan ?
Ce silence nouveau peut être difficile à apprivoiser. Il ouvre un espace encore inconnu, qu’il faut progressivement apprendre à habiter.
Il y a quelque chose d’étrange à devoir se demander qui l’on est en dehors de ce que l’on apporte.
Il s'agit de renouer avec une part de soi restée longtemps en retrait : ses envies, ses ressentis, ce qui remet doucement quelque chose en mouvement.
Une phrase revient en séance : « Il n’y a rien qui m’anime. » Une phrase simple, derrière laquelle peut apparaître un sentiment de vide ou une solitude longtemps recouverte par tout ce qu’il y avait à faire pour les autres.
Pourtant, une personne ne se réduit jamais à la place qu'elle a occupée, ni à ce qu'elle a dû porter. Ce qui vacille n'est pas la personne elle-même, mais une manière d'avoir existé dans le lien.
Des gestes qui n’attendent rien.
Être là pour les autres peut aussi prendre une autre forme. Il me semble qu’on peut rester attentif aux autres, fidèle à ce que ces liens ont de précieux, tout en laissant aussi une place à ce que l’on reçoit, à ce que l’on ressent, et à ce qui vient de soi.
Cette disponibilité ne disparaît pas. Elle peut, peu à peu, se déplacer. Être là autrement : partager un moment, accueillir ce qui se présente, être attentif à ses propres sensations. Une façon d’être avec les autres qui ne repose plus seulement sur ce que l’on apporte.
Peut-être s’agit-il aussi d’accepter de ne plus avoir à répondre de tout, tout le temps. Découvrir que le lien peut continuer d’exister sans que l’on porte seul ce qui appartient aux autres.
Cela peut commencer par des gestes ordinaires : marcher sans but précis, préparer un repas uniquement parce qu’il fait envie, ou ne rien faire un dimanche après-midi. Des moments qui n’ont pas d’autre objectif que d’être vécus. Ils peuvent sembler déroutants au début, parce qu’ils ne répondent à aucune urgence. Ils ouvrent pourtant une expérience différente : celle d’un temps qui peut exister autrement.
Ce qui vient de soi n’a plus seulement à être relégué au second plan. Cela peut devenir quelque chose avec quoi vivre, penser, créer, choisir.
Laisser advenir ce qui, jusque-là, n'avait peut-être pas trouvé les conditions pour apparaître.
Une page encore blanche.

