Quand l’autre raconte l’histoire autrement.

- Magalie Challet Chauvel, psychologue à Angers.

Il arrive qu'après un désaccord, quelque chose reste en suspens. Une phrase, une version de ce qui s'est passé qui ne coïncide pas avec celle de l'autre. Et parfois, une question demeure : Ai-je mal compris ? Est-ce moi qui exagère ?

Éliott a vingt-deux ans. Depuis plusieurs séances, il revient sur les mêmes disputes avec sa compagne. Au début, il m’en parle avec précision. Il se souvient notamment d'une remarque qui l’a profondément blessé. Puis il ajoute, presque malgré lui : « Enfin, peut-être que j’ai mal compris. »

À mesure qu’il en parle, il hésite davantage. Il revient sur les conversations, cherche ses mots, nuance parfois ce qu’il vient de dire. Il ne cherche plus seulement à comprendre ce qui s’est passé. Une autre question apparaît : peut-il encore se fier à ce qu’il a ressenti ?

À la recherche de certitude.


Éliott repense aux conversations, aux messages échangés après la dispute. Il cherche le moment où il aurait exagéré. Il en est venu à tout noter : les messages, les horaires, les mots exacts. Comme si une chronologie suffisamment précise pouvait permettre de savoir ce qui s’était réellement passé.

Dans un désaccord, il arrive que l’on découvre qu’on a mal compris, qu’on a réagi trop vivement, ou qu’on aurait pu faire autrement.

Mais chez Éliott, le doute semble prendre une autre direction. Cette recherche l’épuise. À force de vouloir être sûr de ce qui s’est passé, il perd parfois de vue ce qu’il avait ressenti au départ. Car même lorsque les faits sont repris avec précision, quelque chose échappe toujours : un ton, une intention, ce qui s’est passé dans l’instant, ou simplement la manière dont chacun a vécu la scène.

Et puis il y a la version de l’autre.

L’autre peut raconter la même scène autrement. Ne pas se souvenir des mêmes choses, ne pas avoir entendu la même chose, ne pas avoir eu l’intention qu’on lui prête. Parfois, les récits restent irréconciliables.

C’est peut-être là que le doute devient le plus difficile à supporter. Si l’autre affirme que les choses ne se sont pas passées ainsi, comment continuer à faire confiance à sa propre perception ?

Quand la situation résiste.


Éliott sait que quelque chose se répète. Pourtant, il y revient. Reprendre la conversation. Relire les messages. Chercher ce qu’il aurait pu dire autrement. Parler ne suffit pas. Se taire ne le soulage pas. Expliquer davantage ne permet pas nécessairement d’être entendu. Poser une limite peut entraîner un nouveau conflit.

Il me dit se sentir parfois « comme une mouche dans un bocal » : il se cogne aux parois, cherche une issue, recommence.

Il cherche comment réagir, quoi faire. Il cherche encore la « bonne manière ». Mais certaines relations résistent. La parole de l’un ne commande pas la réponse de l’autre. Il arrive qu’il faille composer avec ce qui ne peut être résolu, expliqué ou réparé.

Ce qui reste en suspens.


Sortir de ce mouvement ne signifie pas forcément parvenir à savoir, une fois pour toutes, qui avait raison.

Le doute peut rester. Une phrase a pu être comprise autrement. Une intention peut rester difficile à connaître. Et nos souvenirs ne sont pas toujours aussi précis que nous aimerions le penser. Une part de ce qui s’est passé restera peut-être toujours incertaine.

Pour autant, le doute sur les faits n’oblige pas forcément à mettre de côté ce que l’on a vécu. Il est possible de se demander ce qui relève des faits, ce qui appartient à notre interprétation, ce qui nous a blessé, et ce que nous aurions peut-être pu faire autrement. Et malgré cela, quelque chose demeure. À un moment donné, quelque chose a bien été ressenti. « Je peux me tromper » ne veut pas forcément dire « je me trompe sur tout ».

Mais comment ne pas chercher malgré tout à être confirmé par l’autre ? Il peut rester l’espoir qu’il reconnaisse enfin ce que l’on a vécu. Comme si cela pouvait mettre fin au doute. Mais cette reconnaissance ne vient pas toujours.

Une limite peut être légitime sans être comprise.

Une blessure peut être réelle sans être reconnue.

Je ne suis pas certaine qu’il y ait à choisir entre croire l’autre et se croire soi-même. Peut-être que la question est ailleurs : pouvoir reconnaître sa propre perception comme légitime, même lorsqu’elle ne rejoint pas celle de l’autre.

Pouvoir à nouveau entendre sa propre parole, alors même que quelqu’un d’autre raconte l’histoire autrement.

 

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