Insécurité affective et peur de l'abandon.

— Magalie Challet Chauvel, psychologue à Angers

Claire consulte pour un sentiment diffus de mal-être. Elle parle d'anxiété, de fatigue, de difficultés relationnelles. Dès les premiers entretiens, une question revient, formulée parfois explicitement, parfois à peine effleurée. Est-ce que je compte vraiment pour eux ? Son compagnon, sa famille, ses amis, ses collègues, tous ceux qui importent pour elle.

Elle cherche la réponse dans les silences, dans les messages tardifs, dans les regards. Dans la manière dont les gens se comportent avec elle, y compris dans cet espace thérapeutique.

Et la réponse ne la rassure jamais vraiment.

Claire n’est pas la seule à consulter avec ce type de vécu. Beaucoup d’adultes arrivent avec un sentiment diffus de mal-être sans pouvoir identifier précisément ce qui fait souffrance. Ces vécus peuvent renvoyer à une difficulté à se sentir suffisamment en sécurité dans le lien : avoir besoin d’être rassuré sur la permanence de la relation, sur la fiabilité de l’autre, sur sa propre place auprès de lui. Cette manière d’éprouver les relations peut avoir des racines anciennes. Elle ne se répète pourtant jamais exactement de la même façon.

Quand l’insécurité affective prend de la place au quotidien.

Une question sur sa valeur.

Claire décrit une vie quotidienne parcourue par une interrogation persistante : est-ce qu’elle est importante pour l’autre ? Est-ce qu’elle a une place stable ? Est-ce qu’elle peut être aimée durablement ?

Elle guette les signes.

Un message resté sans réponse, un ton perçu comme différent, un rendez-vous déplacé… Ces petits événements prennent chez elle une valeur considérable.

Ce ne sont pas tant les faits qui font souffrance que ce qu’ils viennent réactiver : la crainte d’être effacée, remplacée, oubliée. Même lorsqu’elle reçoit des réassurances, elle ne se sent jamais vraiment apaisée.

Une vigilance permanente.

Claire pense, analyse, décortique les situations. Elle revient longuement sur des épisodes parfois très ordinaires, cherchant à comprendre ce qui s’est joué, ce que l’autre a voulu dire, ce que cela signifie pour elle. Même lorsqu’elle sait que ses pensées tournent en rond, elle a du mal à s’arrêter.

Cette hypervigilance a aussi une fonction. Elle lui permet d’anticiper, de ne pas être prise au dépourvu. Si elle surveille constamment, peut-être qu’elle pourra détecter le rejet avant qu’il n’arrive. Peut-être qu’elle pourra agir avant d’être abandonnée.

C’est épuisant. Mais c’est aussi ce qui la protège.

Quand le lien devient incertain.

Dans sa vie amoureuse et amicale.

Dans sa vie amoureuse, Claire décrit un besoin important de proximité et une peur marquée de la distance. Les changements dans l’attitude de l’autre, même anodins, peuvent rapidement susciter des scénarios de rejet. La relation devient alors à la fois très investie et source de souffrance.

Parfois, elle se met en retrait, coupant le contact pendant quelques jours, comme pour anticiper l’abandon. Puis elle revient, rongée de culpabilité, convaincue d’avoir tout gâché. La colère peut aussi apparaître, contre cet autre qui ne la rassure jamais assez, qui ne devine pas ce dont elle a besoin. Contre elle-même aussi, qui se trouve « trop envahissante ».

Dans ses amitiés, quelque chose de similaire peut se jouer. Elle craint d’être mise de côté, de ne pas compter autant que les autres. Elle peut alors chercher à se rapprocher ou, au contraire, se retirer pour ne pas risquer d’être trop présente.

Elle en a conscience. Et parfois, cette lucidité pèse : percevoir ce qui se joue sans toujours parvenir à faire autrement.

Dans sa vie professionnelle.

Au travail aussi, Claire doute fréquemment de sa légitimité, craint de perdre sa place, vit difficilement les remarques ou les changements d’organisation.

Elle dit avoir l’impression de devoir constamment faire ses preuves. Comme si sa place n’était jamais vraiment acquise.

L’accompagnement thérapeutique.


Dans l’espace thérapeutique, Claire cherche d’abord un cadre stable et prévisible. Elle apprécie la régularité, le fait de pouvoir déposer ce qui la traverse sans se sentir jugée.

Mais le lien thérapeutique peut aussi être traversé par les mêmes inquiétudes. Il y a des séances où elle arrive en colère, des périodes où elle ne vient plus, puis des retours marqués par la culpabilité. Ce qui se joue dans ses relations peut aussi se manifester dans cet espace.

Au fil des séances, ces moments peuvent trouver une place pour être mis en mots. La colère, les mouvements de retrait, le besoin d’être rassurée, mais aussi ce qui reste incertain dans la relation peuvent être interrogés.

Aujourd’hui, Claire ne se pose plus la question « Est-ce que je compte ? » avec la même urgence. Les silences et les petits décalages peuvent encore la toucher, mais ils ne prennent plus systématiquement toute la place. Elle peut parfois attendre avant d’agir, laisser une question ouverte, plutôt que de chercher immédiatement ce que signifient un silence, un message ou un changement d’attitude.

Elle n’a pas encore toutes les réponses. Mais cette question a désormais une place.

 

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