Éco-anxiété : quand l’avenir pèse sur le présent.
- Magalie Challet Chauvel

L’éco-anxiété désigne une inquiétude face aux bouleversements environnementaux, à leurs conséquences présentes et futures, et à l’avenir du vivant. Cet article explore ce que cette expérience vient mobiliser dans la vie psychique.
Le soir, avant de dormir, il peut être difficile de ne pas regarder une dernière fois les nouvelles. Dans la lumière un peu bleue de l’écran défilent les images d’incendies, de sécheresse, d’inondations. D’un monde vivant fragilisé. Puis vient le moment de poser le téléphone sur la table de nuit, sans avoir vraiment fini d’y penser.
Ces images font désormais partie de notre quotidien. Elles rendent visibles des transformations qui dépassent l’existence individuelle et viennent interroger notre manière d’habiter le monde.
Elles peuvent continuer à résonner bien au-delà du moment où elles sont regardées. Elles viennent alors se mêler aux pensées, aux choix, aux projets, à la manière dont chacun imagine l’avenir.
Ce n’est pas seulement l’avenir qui inquiète. C’est peut-être aussi la place que chacun peut encore y trouver.
Une inquiétude tournée vers le monde.
L’éco-anxiété désigne une inquiétude face aux transformations environnementales et à ce qu’elles peuvent impliquer pour les sociétés, le vivant et les générations futures.
Être préoccupé par les enjeux environnementaux ne signifie pas nécessairement que cette inquiétude relève de l’éco-anxiété. Cela témoigne avant tout d’un lien au monde, d’une attention portée à ce qui nous entoure et d’une prise de conscience de transformations bien réelles.
Cette inquiétude devient néanmoins plus difficile à vivre lorsqu’elle finit par peser sur la vie psychique et le quotidien.
À la peur peuvent alors se mêler la tristesse, la colère, la culpabilité ou un sentiment d’impuissance. L’injustice ou la révolte peuvent aussi apparaître face à des bouleversements dont les conséquences sont inégalement vécues. Peu à peu, il peut devenir difficile de penser à autre chose, de se projeter dans l’avenir ou simplement de retrouver un peu de disponibilité pour le reste de sa vie.
L’inquiétude peut aussi se manifester dans le corps et l’humeur : une tension dans la gorge, dans la poitrine, des pleurs difficiles à retenir, un sentiment de découragement ou de lassitude, un sommeil perturbé, une vigilance qui ne retombe jamais complètement, même dans les moments de repos.
Là où ça touche.
L’éco-anxiété ne dit pas seulement quelque chose du monde dans lequel nous vivons. Elle invite aussi à s’interroger sur la manière singulière dont chacun est touché par ce monde.
Cela peut être une image aperçue au détour d’un trajet : un camion transportant des animaux vivants, et les larmes qui montent sans prévenir.
Cela peut être aussi une journée où les températures dépassent les 40 degrés. Le corps rappelle alors brutalement sa vulnérabilité : sortir, étudier, travailler ou dormir ne vont plus de soi.
Ou simplement le regard posé sur un enfant qui joue, accompagné d’une pensée qui surgit : dans quel monde grandira-t-il ?
Ces situations peuvent sembler très différentes. Certaines renvoient à une expérience directement vécue : un lieu qui se transforme, une activité fragilisée, un événement climatique qui bouleverse des habitudes ou les conditions de vie. D’autres relèvent davantage de ce qui est anticipé ou imaginé : ce qui pourrait arriver à soi, à ses proches ou aux générations futures.
Cela peut aussi prendre la forme d’une perte : celle d’un paysage familier auquel on est attaché, ou d’une manière de vivre que l’on sent progressivement menacée.
Nous ne sommes pas tous confrontés à ces bouleversements de la même manière. Au fond, nous faisons l’expérience de ce qui arrive avec notre histoire, nos valeurs, mais aussi avec la manière dont nous avons traversé les pertes, l’incertitude ou la vulnérabilité. Ce qui bouleverse l’un ne viendra pas nécessairement toucher l’autre au même endroit.
Entre le désir d’agir et ce qui échappe.
Face à cette inquiétude, il ne s’agit pas nécessairement de détourner le regard. Beaucoup s’informent, réfléchissent, tentent d’agir à leur mesure. Mais cette volonté d’agir peut aussi se heurter à la conscience de tout ce qui ne dépend pas d’elles.
On peut alors éprouver un décalage entre ce que l’on aimerait pouvoir changer et ce qui est réellement à sa portée. Les gestes individuels peuvent avoir leur place, tout en reconnaissant que les transformations collectives ne reposent pas uniquement sur les choix de chacun.
Cette tension peut prendre une forme très concrète dans la vie quotidienne. Il peut devenir difficile de s’autoriser à passer à autre chose. Fermer une application, regarder un film ou simplement profiter d’une journée tranquille peut donner l’impression étrange de relâcher sa vigilance. Comme s’il fallait rester suffisamment inquiet pour rester suffisamment concerné.
Même les moments de légèreté peuvent alors se teinter de culpabilité : profiter d’un repas, d’un voyage, d’un rire ou d’un projet peut donner le sentiment de ne plus être suffisamment attentif à ce qui préoccupe profondément.
L’enjeu est peut-être alors de pouvoir continuer à vivre avec ces questions sans qu’elles ne prennent toute la place : rester en lien avec ce qui compte, sans être entièrement absorbé.
Et sa propre vie dans tout ça ?
Dans l’accompagnement psychologique, cette inquiétude peut être entendue et mise en mots. L’exploration peut alors porter sur ce qu’elle vient toucher dans l’histoire de chacun, dans ses choix et dans son rapport à l’avenir.
Elle peut concerner des décisions qui engagent profondément : se demander s’il est encore possible d’avoir un enfant, hésiter à envisager certains projets de vie dans un monde dont on redoute les transformations, ou éprouver un deuil anticipé face à ce que l’on imagine déjà disparaître.
En consultation, il m’arrive d’entendre cette question : « Est-ce que j’ai encore le droit d’être heureux malgré tout ? »
Derrière cette question, il y a parfois la difficulté à s’autoriser une vie qui ne soit pas entièrement organisée autour de cette inquiétude. Les moments de joie, les désirs ou les projets peuvent alors entrer en tension avec le sentiment de devoir rester attentif à ce qui arrive.
Retrouver la possibilité de passer d’une préoccupation à une autre, de s’engager lorsqu’on le souhaite, mais aussi de revenir à ses liens et à ses projets, peut alors devenir un enjeu de l’accompagnement.
Il ne s’agit pas de faire disparaître cette inquiétude, mais de lui permettre de trouver une place qui n’envahisse pas tout le champ de la vie psychique. Pouvoir rester concerné par ce qui arrive, sans que cela fasse disparaître le reste.

